vendredi 6 mai 2011

Petits pots de confiture

Ça se passe toujours de la même façon. Quand il fait beau et que je sors sur mon balcon arrière pour étendre mon linge sur la corde, je vois dans le coin de mon oeil gauche madame J., là-haut, sur son balcon.

- Fais pas le saut quand tu verras madame J., m'avait dit mon homme l'hiver dernier, elle a beaucoup de mal à parler. On la comprend difficilement.

J'avais remarqué moi aussi qu'elle prononçait de plus en plus mal. De la paralysie? De la dysphasie?

Madame J., 91 ans, je ne l'ai pas vue de l'hiver.

Et puis le printemps est enfin arrivé. Celui qui ramène le soleil qui plombe sur ma corde à linge. Celui dont les vents sont assez chauds pour sécher deux brassées un même dimanche. Celui qui fait sortir les fleurs dans le jardin et les petites vieilles sur leur balcon.

Je l'ai vue dans le coin de mon oeil gauche madame J., mais je ne l'ai pas entendue. En voyant qu'elle agitait avec sa main un sac en plastique blanc, j'ai compris qu'elle avait de la confiture pour moi. Je suis descendue, elle aussi, nous nous sommes retrouvées à la porte de sa clôture. Un peu de mal pour ouvrir la porte, mais enfin, la voilà qui se tenait devant moi.

Elle a émis un son, quelque chose qui semblaient être des mots mais qui n'en étaient pas.

Madame J. ne peut plus parler.

J'ai pris le sac. "De la bonne confiture, madame J. Merci, vous me gâtez, comme toujours. Elle est à quoi?"

Un son qui ressemblait à un mot.

J'ai ouvert le sac. J'ai regardé l'étiquette sur lequel j'ai lu le mot "prune" et j'ai reconnu au même moment ce presque mot qui était sorti de sa bouche. Puis elle a mis sa main sur sa bouche.

" Vous ne pouvez plus parler madame J.?" Non qu'elle me fait de la tête avec un large sourire. "Mais vous faites toujours de la bonne confiture?" Elle a souri encore plus grand, hochant la tête et je l'entendais me dire "C'est ça!" avec son accent français.

"Alors c'est bien ma chance. Merci!"

Toujours énergique et me saluant de la main, elle a refermé la porte et grimpé les escaliers qui menaient à son balcon.

Madame J. ne parle plus. Elle ne pourra plus me dire comme toujours: "Le plaisir d'en donner, c'est le plaisir d'en refaire." Elle ne pourra plus me raconter comment elle a traversé l'océan de la France à chez nous avec ses quatre jeunes enfants. Je ne pourrai pas, comme je me l'étais promis, lui demander de m'expliquer encore une fois comment faire pour savoir si les fruits contiennent assez de pectine.

Nos conversations vont me manquer.

Des voix s'éteignent, Annie. Celles d'une génération de femmes qui ont consacré leur vie, toute leur énergie, à leur famille. Celles qui ont passé la plus grande partie de leur existence debout, au coeur de leur maison, dans leur cuisine, au service de leur famille.

C'est ce qu'a fait madame J. pour ses quatre enfants. Elle détient un savoir précieux, vivant, qui est important de cueillir et de conserver.

Je ne sais pas si ça change quelque chose, mais la voix de madame J., elle va résonner en moi pour toujours.

15 commentaires:

Manon a dit…

Un peu comme madame J, c'est à mon tour d'être sans voix devant ce texte vibrant et touchant à la fois.

Merci pour ce partage Madeleine!

Rosemarie a dit…

Un texte magnifique.

Marie Pierre a dit…

Touchant... vraiment!

... Tout ce savoir être, tout ce savoir vivre... tout ce qui ne se communique pas par le biais de la machine... en voie de disparaître...

Maryse a dit…

Bouche bée, moi aussi.
Ça fait du bien de te lire, Mad, beaucoup de bien,
certainement tout autant que de manger de la confiture de madame J. Merci.

Annie a dit…

Si au moins ces voix étaient en nous. Ben non et voilà tout le drame. Des voix qui s'éteignent sans qu'on ait pu vraiment les enregistrer.

Merci Madeleine.

Madeleine a dit…

Merci mesdames.

On ne sait jamais quand un billet sera reçu comme on le souhaite. Merci d'avoir reçu celui-ci.

Danielle a dit…

Quel beau texte. Plein de tendresse et sans atermoiement. Du grand Mado.

Quelquepart a dit…

Quel joli texte. ON oublie trop souvent ce que ces hommes et femmes d'une autre époque nous apportent. Bravo de continuer à la faire sentir utile et importante. C'est certainement parce qu'elle sait qu'elle peut encore être utile et faire plaisir, qu'elle est encore là malgré que sa voix soit partie...

Anonyme a dit…

Je comprends votre sentiment. Chaque printemps, quand la ruelle reprend vie, on voit comment chacun a passé au travers de l'hiver. De mon côté, les enfants grandissent, du côté des voisins, l'âge se fait sentir... c'est toujours un peu étrange... ça marque le temps qui passe, souvent trop vite.

Andréane la banane a dit…

wow.

Joëlle Lemire a dit…

Ce sont les femmes de cette génération qui manque cruellement à la mère qui se cherche en moi! Nos mères nous ont appris l'ambition, les études, le travail, normal, c'était la révolution. La maternité, dans le sens de qualité de mère, c'est en ce moment de ma vie que je me rends compte que leur savoir me manque terriblement, comme un trou dans un puzzle. Tout ce qui tient de leur époque a été rejetté en bloc, pourtant, tout n'était pas mal... comme par exemple, leur savoir-faire.

J'ai attendu trop tard pour demander à mes tantes plus âgées et mes grands-mères comment elles se débrouillaient avec plusieurs enfants, maintenant, elles ne se rappellent plus... Peut-être qu'elles ont laisser tomber l'idée qu'on viendraient leur demander un jour, pensant que leur savoir appartenait à un autre temps...

Joëlle Lemire a dit…

Mais il faut que je vous avoue... Chez nous, ce n'est pas moi la première qui a fait cette triste constation, c'est le père de mes enfants! Lui, évidemment, avec ses aïeuls masculins.

Madeleine a dit…

Tu résumes précisément ma pensée Joelle. Tu vois, quand j'ai commencé à avoir des enfants, j'ai comme eu l'impression qu'il m'en manquait un gros bout! J'avais pourtant l'impression d'avoir tout en main, de pouvoir tout faire, mais, gérer une famille de quatre enfants, ça prend tout un savoir!!!

Évidemment, je ne peux pas prendre ce savoir tel quel et l'appliquer tel quel à ma vie, ma vie est trop différente de celle de cette génération, et c'est bien comme ça. Cependant, il me semble qu'il y a là un savoir précieux qu'on a un peu (beaucoup) dénigré.

À quand le retour des écoles de ménagères? Wouahaha!

Val a dit…

Superbe texte, qui est venu me chercher sans que je m'en rende compte. Belle prose, c'était émouvant, plein de belles vérités, triste et gai à la fois. J'ai l'impression d'avoir appris quelque chose et perdu autre chose en même temps... Un sentiment que j'ai rarement éprouvé sur le net. Merci Blogueuse pour ce moment merveilleux.

Madeleine a dit…

Val: Tu ne peux savoir à quel point ce message que tu viens de laisser me touche droit au coeur. Merci à l'infini d'avoir pris quelques secondes pour m'écrire.