mardi 5 juillet 2011

L'abominable déclin du repas familial

Seulement 28% des Américains soupent en famille sept jours sur sept. En Grande-Bretagne, ils sont 38% à le faire. Selon la même enquête (Gallup 2004), 40% des Canadiens affirment souper ensemble de 4 à 6 fois par semaine.

C'est le déclin du repas familial Madeleine. Et c'est grave.
Des études faites dans les universités Columbia et Harvard montrent que la désintégration du souper en famille est un facteur qui contribue au stress familial, à l'obésité infantile et à la consommation de drogue et d'alcool par les adolescents.

C'est grave, oui. Parce que c'est un mythe.

Un mythe que le souper familial soit en déclin. Un mythe aussi que ça soit grave qu'il le soit.

On nous présente une image du repas familial qui est en réalité très romantique et ancrée culturellement dans un système de valeurs bien défini.

À lire certains magazines ou articles de journaux, le repas familial serait un rituel structuré qui n’aurait que des avantages pour la famille et, par extension, pour la société dans son ensemble.

Le fait que les familles mangent ensemble serait un indice de l’harmonie et de l’équilibre familial, où chacun peut s’épanouir. Un portrait idyllique menacé par la modernité et les maux qui l’accompagnent.

Quelles sont les causes identifiées de cette désintégration du repas familial?

L’entrée des femmes sur le marché du travail, diantre! Parfois, c'est quand même dit de façon plus polie: "le fait que les deux conjoints travaillent". Ensuite, ce serait la course folle qu’impose le travail, les activités sociales ou parascolaires des enfants et la distance entre le lieu de travail et la maison.

Autrement dit, le modèle social qui permet au repas familial tel qu'on l'entend de prévaloir, est celui d'une société où les femmes sont à la maison avec leurs enfants.

L'affaire, c'est que l'être humain n'a pas de tout temps mangé en famille. Au contraire même.

La structure du repas familial est née dans l’aristocratie et la bourgeoisie françaises du 18ième siècle. Ensuite, le fait de se conformer au modèle du repas bourgeois symbolisait à la fois la cohésion d’une famille et sa réussite sociale.

Évidemment, au début du 20e siècle, une minorité de gens parvenaient à mettre en pratique ce modèle. Dans les familles ouvrières ou paysannes par exemple, il arrivait souvent que tous ne mangent ni à la même heure, ni les mêmes plats. C'est seulement après la deuxième guerre mondiale, alors que les conditions de vie des familles s'améliorent que le repas idéalisé devint une réalité pour la classe moyenne en croissance.

On n'a jamais autant mangé en famille qu'au début des années 1950.

Tout ça pour dire que le repas familial traditionnel, celui que plusieurs vante, ben il renvoie à une norme arbitraire.

Si l'on tient compte de l'histoire, de la classe sociale à laquelle appartiennent les mangeurs, de leur sexe et leur âge et des multiples modèles de familles qu'a connu l'humanité, le repas familial traditionnel n'est qu'une idée, une représentation quoi.

Cette idée peut être valorisée bien sûr. Elle peut aussi être manipulée et instrumentalisée même. Faut juste être conscient qu'elle ne reste qu'une idée.

Une idée que l'on doit parfois relativiser.

9 commentaires:

Michèle a dit…

Je suis un peu "à cheval" sur le repas familial du soir, le souper.

C'est souvent le seul moment où l'on est les 4, ensemble, à (essayer) de s'écouter, de se parler, de se raconter nos journées.

Mes parents m'ont inculqué cette tradition, j'y tiens.

Quelquepart a dit…

Par contre, j'ai récemment constaté une nouvelle mode qui semble s'étendre à plusieurs régions de la province. Les enfants trouvent ça cool de porter 2 bas de couleurs différentes.

Moi j'y vois un signe que des milliers de femmes ne se fatiguent plus à retrouver des paires de bas, ou repriser un bas troué pour garder la paire. Et comme j'aime mieux cuisiner que refaire des paires de bas ou repriser, je me dis qu'il y a de l'espoir!!

Elo a dit…

Intéressant... toutefois, je pense quand même qu'il y a quelque chose d'alarmant oui dans le fait d'avoir comme meilleur partenaire de repas : la télévision. Moi, je l'avoue je me reconnais un peu là-dedans... Nous travaillons tous les deux, le retour à la maison c'est un peu la course folle : garderie, cuisiner rapido, desservir, nettoyer, jouer un peu avec le petit, la routine du bain puis dodo puis on reprend quelques trucs à nettoyer ou qqhcose de semblable. Bref, nous tenons à essayer de manger ensemble, sinon quand prenons-nous le temps de nous voir nous parler ? Ce n'est pas comme si nous travaillions ensemble, ou avions le temps de nous voir en journée. Moi je n'ai pas peur de dire que nous gagnons en qualité de vie quand l'un de nous deux (couple) diminue un peu ses heures pour arriver plus tôt et nous donner le temps de souffler.

fleurbleueisa a dit…

Effectivement c'est possible que cela n'aie pas tjs été le cas, mais je pense que c'est un peu vrai qu'aujourd'hui la désintégration du repas familial ait des conséquences. PAs seulement lié au fait que la femme travaille, mais on n'a moins le temps, on mange des trucs tout prêts. Qui fait son pain aujourd'hui ? Qui n'est pas trop fatigué après une journée de travail pour faire du sport ou jardiner ?
Tous nos modes de vie se sont sédentarisés et je crois que nous y perdons effectivement.

Annie a dit…

Justement, qu'est-ce qu'un "vrai repas familial"?

Est-ce qu'une famille qui mange toute ensemble un bon repas maison, mais en écoutant la télé, participe au "repas familial"?

Est-ce qu'une famille aimante qui partage sa journée toute ensemble autour de la table en mangeant du McDo participe au "repas familial"?

Une famille sur trois considère que le repas du soir est un moment désagréable, 31% des enfants de 4 ans pensent la même chose. 21% des femmes trouvent que préparer le souper pour leur famille est un facteur de stress.

Chez nous en tout cas, le repas du soir ne se passe pas toujours dans l'harmonie et la joie. Heille, j'ai 4 jeunes enfants you know! Régulièrement en fait, c'est le chaos: buits, discipline, pitreries, verres renversés, assiettes à remplir et à re-remplir.

Mon chum et moi, on fini souvent par leur dire de lever les feutres saint-sicroche qu'on puisse s'entendre tranquilement entre adultes.

Y'a d'autres fois où ça se passe super bien par contre. Où les enfants sont agréables, la nourriture bonne, la discussion possible.

Je ne rejette pas le repas en famille, je le prends simplement pour ce qu'il est. En fait, j'aime bien ce que dit le sociologue Jean-Claude Kauffman:

"Les repas des uns ne ressemblent pas du tout aux repas des autres. Mieux, dans une même famille, il n’existe pas deux repas qui se ressemblent parfaitement et qui
aient exactement la même fonction.»

Pour ce qui est de bas de deux couleurs, comme je suis nulle en mode je n'étais pas au courant, mais j'adopte ;-p

Madeleine a dit…

En fait, le problème c'est de prendre un rituel, de le sacraliser et de décider qu'il doit avoir un sens, le même sens, pour tous. Aussi de décider d'avance des moments qui devraient ou ne devraient pas être porteur de sens et de plaisir.

Chez nous, ça arrive régulièrement les soupers devant la télé, et c'est souvent agréable! Les enfants sont plus tranquilles, on discute quand même, on rigole quand même.

Bien sûr, d'autres soupers sont sans télé et aussi agréables. À d'autres moments on choisit de fermer la télé parce que c'est plus dérangeant qu'autre chose. Certains des soupers les mieux planifiés, avec le plus de soin, sont les plus désagréables que j'ai jamais passé.

D'autres, en tête à tête avec ma fille, les soirs du club de course, alors que les gars sont déjà couchés, sont parmi mes meilleurs.

Il reste que, pour moi, le souper du soir est important. J'aime qu'il reste un point d'ancrage général. À la veille de la séparation de mes parents, quand les soupers de famille ont cessé quand j'étais enfant, je savais que quelque chose n'allait plus chez moi.

spécialiste de l'éphémère a dit…

Je suis contente de lire cette rectification sur la "déification" du repas familial. Pas que je n'aime pas ça; bien au contraire! C'est mon meilleur moment de la journée, quand tout l'monde trouve ça bon, que les conversations fusent... Malgré le fait que comme le dit si bien Annie; une grosse famille à table, ça n'a rien de tranquille, et les divergences d'opinion gâchent parfois la sauce.

En effet, c'est une invention sociale cette affaire-là!

Ceci dit; j'adore la photo que tu as mise. Très "Papa a raison". On croirait entre "Betty,où est mon dîner?" De la pure poésie ;-)

caitya a dit…

j'avoue qu'ici on a jamas tellement été repas du soir...


Même qu'un moment donné, c'était le seul temps que j'avais pour... retourner mes appels et faire un peu de bureau.

Me suis un moment "sentie coupable", mais le bien être personnel retiré de la solitude entourant le simple fait d'accomplir l'action de manger en silence a vite repris le dessus !

Généralement je cuisine, je me sert, pis je débarasse. Chacun-chacune se sert selon ses envies et son horaire.

en fait chez nous, le repas avec le plus d'importance et qui nous rassemble en paix et en harmonie, c'est le p'tit déj !

Chacune se lève a son rythme et son humeur, elles sentent bon le dodo, (avec le café, le mélange d'arômes est sublime !) puis on se jase de la journée qui commence.


Trop souvent au souper, c'est le département des plaintes que je dois ouvrir, la course avant les tâches agricoles du soir.

Ah pis aussi, ici, yen a pas de TV, pas d'interférence dans nos conversations, ni même de temps qui manque dans la journée pour se jaser.

Alors je dis "bye bye" au mythe du repas du soir avec grand plaisir !

merci pour le déboulonnage de mythe ma chère Nie !


mp

Annie a dit…

Salut mp!

Ah ça, ici aussi, le petit déjeuner du matin, c'est cool. Je ne sais pas, on dirait que tous sont plus relax, même si parfois, c'est le repas le plus "coincé" question temps disponible.

Y'a quelque chose dans le matin qui fait que...

Pour le reste - et ça me faisait penser à vous - je lisais que "dans le temps", pour bien des familles paysannes qui se voyaient tout le temps, l'idée de repas du soir où tout le monde devait être rassemblés en même temps autour de la table pour parler de sa journée avait peu de sens: les gens se voyaient tout le temps de toute façon...

Tsé, un moment donné, un peu d'intimité ;-)